Örjan Wikström, allongé sur une chaise longueJeanne Labrune

Allongé sur une chaise longue, Örjan Wikström est en train de lire. Sur sa
droite : la lumière des hautes fenêtres de son atelier. Sur sa gauche : la
pénombre. En face de lui: l’angle de deux murs. L’orientation de la chaise
longue du peintre nous suggère que l’intérêt de celui-ci ne se porte vraiment ni vers le paysage urbain visible par les fenêtres, ni vers le paysage intime de la maison qui se dessine dans leur contrechamp. Son lieu de repos, de rêverie, peut-être d’inspiration, nous raconte, comme ses tableaux, que Wikstrom s’intéresse peu au motif. Regard dans la diagonale, entre la présence de l’extérieur et celle de l’intérieur, entre la lumière et l’ombre, entre la réalité et ce qui ne serait plus que sa trace. Penché sur son livre, il semble lire sans lire, voir sans regarder. Il est ailleurs. Où est-il donc? Nul, sinon lui, ne saurait le dire. Cependant les tableaux qui l’entourent nous donnent un aperçu du monde qui l’habite, nous ouvrent les portes d’un univers singulier qui semble se situer dans la diagonale du présent et de la mémoire.

Il serait pourtant hâtif d’affirmer que Wikström s’intéresse plus au passé qu’au présent. Ses tableaux nous disent qu’il saisit ce que le futur retiendra de l’instant lorsque celui-ci appartiendra au passé. C’est ce mouvement qui semble le porter. Aucune obsession dans sa peinture, aucun fétichisme, une manière de laver le motif de tout ce que le temps en effacera. C’est en posant sur le présent un regard qui appartient déjà au futur que Wikstrom peut nous en proposer l’épure. Il faut un peu de détachement, autant dire de sagesse, pour savoir regarder les êtres et les choses non dans leur insistante et parfois oppressante présence mais à travers ce qui nous les rend chers : ils pourraient ne plus être là, nous en éprouverions de la nostalgie. Il faut être sage en effet pour recevoir la présence humaine comme un cadeau qui pourrait à tout instant nous être retiré. C’est dans cet entre deux du présent et du futur, de la présence et de l’absence, de la vie et de la mort, que les tableaux de Wikstrom trouvent leur place.

Éloignons-nous du peintre pour nous approcher de ses tableaux. Des
fenêtres, très souvent, au-delà desquelles la lumière surexpose le paysage
jusqu’à le rendre invisible. A contre jour, très souvent aussi, des personnes dont l’ombre envahit les visages et les corps jusqu’à les rendre indéchiffrables.

Même sous la lampe où la femme s’est installée pour lire en surveillant son petit enfant, les visages restent secrets. Secrets comme les êtres, dont nous ne savons jamais que peu de choses, quand bien même nous les avons près de nous et les aimons. Indéchiffrables les visages des êtres qui se parlent de part et d’autre d’une table de café, qui marchent dans des rues, courbés sous des parapluies, qui devisent à trois, assis en tailleur. Secrètes ces deux femmes, accompagnées d’une petite fille habillée de blanc, dans un paysage qui pourrait tout aussi bien être un bord de mer ombragé qu’ une campagne boisée s’ouvrant sur l’étendue des champs. Les lumières sont souvent crépusculaires. Si jamais le soleil semble haut, les personnages se sont déjà repliés hors de son atteinte, dans la pénombre d’un intérieur. Jamais cernés, ils sont entourés d’auras qui ne sont peut-être que les traces des mouvements faits une fraction de seconde plus tôt, la trace du temps inscrite dans l’espace, quelque chose qui nous rappellerait les photos de Muybridge. Mais, évoquer ce nom, c’est déjà faire fausse route car rien n’est plus éloigné du cinéma que l’œuvre de Wikstrom. Pour jeter des ponts
entre son œuvre et celle d’autres artistes, il faudrait évoquer Verlaine, Tarjeï
Vesaas, ou, plus près de nous, le poète iranien Firouz Nadji-Ghazvini qui ne
décrit jamais les êtres mais nous offre leur parfum, leur voix, leurs gestes, les délivrant ainsi d’une image corporelle qui fait masque sur la part immatérielle des personnes, celle qui reste en nous lorsqu’elles se sont éloignées pour un instant et parfois à tout jamais.

Chaque tableau de Wikström dégage de la chaleur, même quand les bleus
et les gris y dominent. Des roses chairs réchauffent les verts amandes, des
orangers réveillent les gris anthracites des silhouettes, des traces de braises font brûler les couleurs de cendre, des reflets cuivrés enchantent les violets
transparents. Quelque chose de poignant, de violent, habite ces tableaux
paisibles. De quoi s’agit-il au juste ? De la vie sans doute. Si les personnages
semblent, le plus souvent, calmes ou occupés à des activités ordinaires, le
peint nous fait sentir, par un glacis évoquant une croix, une flèche, un
tourbillon, que du mouvement, de l’énergie, et peut-être un reste de sauvagerie, pourrait à tout instant troubler la calme ordonnance du monde qu’il représente.

Le peintre est lucide: si nous recherchons l’harmonie, nous savons qu’elle
n’est jamais qu’une victoire précaire sur le chaos d’origine, toujours à l’œuvre
et toujours menaçant. L’œuvre de Wikström se situe dans l’entre deux de
l’harmonie et du chaos, de l’équilibre et du déséquilibre, du plaisir et de la
souffrance. C’est un peintre de la fragilité.

Örjan Wikström dit:«- Le plus délicat... c’est de trouver le moment où
m’arrêter. » Ne rien surcharger, ne rien définir, ne rien démontrer, faire sentir, faire partager par connivence un mystère jamais dévoilé, faire en sorte que chacun puisses ’approprier cette œuvre qui désormais n’appartient plus à celui qui l’a faite. Wikström ne s’impose pas, ne force pas la relation, il lâche prise, si bien que la présence du peintre, derrière chaque tableau, a beaucoup de points communs avec les personnages qu’il peint, insaisissables, secrets, proches de nous mais s’esquivant déjà ailleurs, comme ces êtres dont on remarque peu la présence mais beaucoup l’absence. Êtres discrets, silencieux, à l’écoute et qui, lorsqu’ils quittent le salon, réduisent ceux qui parlent à la position d’ acteurs jouant sur la scène d’un théâtre vide.

A une question sur sa peinture, Wikström répond d’une voix qui hésite :
« - Ce que je peins c’est un peu... comme un mot... qu’on aurait sur le bout de la langue... et qui ne vient pas.» Oui, c’est à celui qui le regarde de formuler ou de partager cette tension vers la formulation. Dans l’entre deux de la parole et du silence, il y a bien cela, cette tension vers le mot, d’autant plus précieux qu’il fuit, qu’il paraît oublié, qu’il faut le réinventer. Il arrive souvent que plusieurs personnes rassemblées soient contaminées par l’amnésie qui frappe l’une d’entre elles, à la recherche d’un mot que toutes croient connaître et qu’aucune ne peut formuler. C’est bien ce qui se passe quand on regarde un tableau de Wikstrom. Que veut-il dire, montrer, évoquer ? Quelle image devrait clairement surgir qui est encore en train de naître ou déjà de s’effacer? Nous la connaissons, nous l’avons toujours connue mais, pas plus que le peintre, nous ne pouvons la nommer ni nous la représenter clairement . Nous restons suspendus, en état de réminiscence et de délectation.

Il est bon que Wikström n’en sache pas plus, n’en dise pas plus, n’en
montre pas plus. Wikström tableaux proposent, à ceux qui veulent bien faire le chemin, de retrouver la grâce du funambule dont le parcours est d’autant plus précieux qu’il est, à chaque instant, menacé par la chute.

© Örjan Wikström 2017 | credits